La Bête de Varennes :

Sire Tobias de Varennes du Chatz-Bleu, dit TOTO, dit Pie-Rate... (en raison de ses démêlés avec les pies qui viennent se servir librement dans le noyer...)

 

 

 


C'était le début du printemps. Les premiers bourgeons commençaient à s'épanouir. Et nos grandes glycines foliolaient déjà gonflées de sève après le long repos hivernal. Ma femme et moi avions décidé de profiter d'une demi-journée libre pour faire une descente dans la zone industrielle de Metz-Semécourt où se trouve une superbe jardinerie Botanic ; généralement, lorsque vient la saison je fais une ample provision d'herbes aromatiques pour le petit jardin de curé qui se trouve à l'arrière de la maison. Las, à notre arrivée, nous constatâmes avec dépit que les portes étaient fermées jusqu'à quatorze heures. Généralement, dans ces cas-là, je grommelle ; comme dit si bien Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions : «Je pestais, je grommelais, je jurais, je donnais au diable toute cette maudite cohue.» Toujours optimiste, mon épouse me rassura en affirmant qu'il suffisait d'aller faire du lèche-vitrine dans la galerie marchande du magasin Auchan tout proche afin de laisser courir la petite heure qui restait à tuer ; je sais ce que cache généralement un tel prétexte : sans pitié, elle allait me traîner jusqu'à l'épuisement dans les boutiques et essayer des vêtements jusqu'à plus soif ! Dans ces cas-là, je donne toujours des avis appréciés, mais je finis par éprouver des douleurs dans les mollets à force de rester, tel le héron de la fable, sur une patte. Bref, de fil en aiguille, et de vitrine en vitrine, le supplice commença ; nous arrivâmes enfin dans une charmante boutique dont la gérante, une charmante brune zézéyait de façon animée avec une sienne copine. Je suis généralement discret. Je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas. Mais spécialiste de tout, l'éthologie n'a guère de secrets pour moi. Or, sur quoi roulait la discussion ? Sur le chat de la demoiselle qu'elle emmenait en vacances de-ci de-là, en laisse, par monts et par vaux... «Oh ! comme il est gros, fit l'interlocutrice... - Ouioui, mon Canelle pèse huit kilos... - HUIT kilos !»

J'intervins alors doctement, me mêlant de ce qui ne me regardait pas : « - Bien sûr... Je parie qu'il s'agit d'un Maine Coon... Il n'y a que le Maine Coon qui puisse atteindre un poids pareil... Et hop !» L'interlocutrice me jeta un regard éperdu d'admiration devant cet océan de culture chatesque tandis que la maîtresse du chat opinait joyeusement en détaillant les avantages incommensurables de cette race de chats. Le sien se nommait Canelle à cause d'une méprise ; les chats venaient de son beau-frère qui régulièrement, à chaque portée, distribuait les rejetons de sa chatte à quiconque en faisait la demande. Celui-ci lui avait promis une chatte à sa belle-soeur qui avait déjà choisi un nom pour son futur animal de compagnie. Malheureusement, à l'arrivée, ce fut un mâle qui arriva dans un panier... Il eut malgré tout le droit de se voir attribuer ce nom si peu viril et quelque peu exotique de Canelle.

Bref, quand la demoiselle eut enfin terminé ses éloges dithyrambiques à l'égard de son merveilleux chat, et comme ma femme, amusée par la situation, s'était approchée, nous eûmes la proposition suivante : « Ben justement, la chatte de mon beau-frère attend des petits, si vous en voulez un, c'est gratuit... Laissez-moi votre numéro de téléphone, je vous appelle dès qu'ils seront sevrés... Voulez-vous un mâle ou une femelle ? » Interloqué et pris au dépourvu, j'eus, bien sûr, une hésitation ; on me proposait d'assumer un animal, ce qui n'est jamais une sinécure. Finalement, à la réflexion, l'idée finit par me sembler intéressante : un chat présente bien des avantages à la campagne ; je décidai : « Oh, une femelle, bien sûr...» Car peu habitué aux comportements des félins à cette époque, j'imaginais que les femelles étaient plus douces et davantage placides. En effet, lorsque nous avions emménagé dans notre maison, je m'étais souvent trouvé aux prises avec un monstre redoutable, un terrible raminagrobis mâle qui appartenait à une voisine, institutrice à la retraite, et qui considérait notre vaste jardin comme sa propriété personnelle. Souvent, en allant chercher des bûches dans la lointaine remise (nous allumons occasionnellement un feu dans la cheminée dans l'intimité de nos soirées d'hiver ou lorsque des amis sont présents) je me faisais régulièrement attaquer par une grosse bête griffue qui venait ensuite nous narguer sur le bord de la fenêtre en exhibant d'énormes crocs et en poussant des miaulements aigres. Or, la pauvre femme mourut d'une attaque au cours d'un Réveillon chez ses enfants et le fauve disparut brutalement de la circulation, exporté vers d'autres cieux, abandonnant définitivement la niche écologique dont il s'était rendu maître par la force brutale (niche écologique actuellement récupérée par notre Toto !). En quittant le magasin, je souris à mon épouse en disant que ce n'étaient que paroles en l'air et que notre charmante marchande aurait tôt fait d'oublier sa proposition alléchante. Je me trompais. Quelques semaines passèrent après que la saison où naissent les chatons se fut écoulée. On nous téléphona. Nous prîmes rendez-vous au magasin pour réceptionner l'animal : « Oh, une femelle, je ne suis pas sûre, mon beau-frère a dit qu'il lui restait deux femelles et un mâle... Mais vous aurez votre chat... Si, si, il sera exactement comme mon Cannelle, comme sur la photo... » À notre arrivée un fringant trentenaire aux allures d'élégant cadre supérieur nous attendait. Il s'était déplacé depuis sa résidence en Bourgogne pour nous apporter notre bête. « — Il m'en reste deux à livrer, fit-il d'un ton alerte, il faut que je me dépêche... — Et notre chatte... dis-je en me penchant vers la boîte de transports où on distinguait trois boules de poil. — Ah non, il s'agit d'UN chat... Les chattes sont réservées. Voici votre animal...» La chose se déplia en s'étirant et s'approcha un peu balourd content de voir du pays. Je vis nettement que les deux femelles, blotties l'une contre l'autre, poussaient un énorme soupir de soulagement. « — Ce n'est pas le plus éveillé de la portée, mais il a bon caractère et il est très affectueux... Surtout, il a un bon coup de fourchette...» Cela semblait naturel de la part d'un chat bourguignon qui avait dû être élevé dans une bonne maison. Je compris le soulagement de ses petites soeurs qui avaient sans doute joué des coudes depuis le début pour pouvoir plonger leurs museaux dans la gamelle commune. Le petit Maine Coon atterrit ainsi dans notre propre boîte de transport et fut ramené à la maison.

(à suivre)

 

On remarquera, à la pointe des oreilles, les lynx-tips qui caractérisent le Maine-Coon...

Dans la neige (hiver 2005-2006)